2016-07-22

Péter Esterhazy


Harmonia  cælestis, Péter Esterhazy, Gallimard, 2001, 609 p.
Revu et corrigé, Péter Esterhazy, Gallimard, 2005, 400 p.



Péter Esterhazy était venu à Lyon lors des AIR 2008 pour une rencontre avec Hélène Cixous. Le thème : « Le secret des origines : faire la lumière » les a conduit à discuter  de la littérature explorant les généalogies.
Dans le roman Harmonia  cælestis,  Péter Esterhazy entreprend de raconter l’histoire de sa famille qui fut une des plus anciennes et plus puissantes de Hongrie et même d’Europe.
« Je me trouve dans la situation de tous ceux qui examinent leur arbre généalogique : je me rends compte combien je sais peu de choses de mes aïeux. Mais enfin on sait toujours peu de choses d’eux, on ne peut savoir d’eux que ça, peu, indépendamment de la famille et de la documentation la seule chose que nous arrivions à découvrir, c’est que notre grand-père a été un vieux monsieur respectable, portant la barbichette, un homme de haute moralité, chose que prouvent ses sept enfants. » (p.305)

Le lecteur ne s’attend pas à voir débouler tant de pères, de grand-pères et de fils de leur père, dans des situations si cocasses. Il faut préciser que la confusion des générations est extrême 
« J’avais un lointain et mystérieux « mon père » - appelons mon père ainsi » (p.19)
Et de fait tous les hommes sont désignés ainsi « mon père » Leurs portraits se dessinent en lisant les fragments qui composent la première partie. Il suffit de se laisser entraîner par le brio et l’humour de milliers d’anecdotes vraies ou fictives. L’auteur ne craint pas d’exagérer, de forcer le trait, d’inventer des histoires invraisemblables parmi lesquelles se glisse l’Histoire de la Hongrie.

Lorsqu’on est en quête de modèle pour rédiger sa propre généalogie, si modeste soit-elle comparée à celle de la famille Esterhazy, on jubile en voyant tout ce que Péter E. se permet d’imaginer et d’écrire. Le style est époustouflant, agaçant, iconoclaste. Il pourrait être une source d’inspiration pour tous les généalogistes qui oseraient se lancer. D’autant que chacun se reconnaît dans cette posture de chercheur de traces de l’histoire familiale.

« Le fils de mon père connaissait et ne connaissait pas mon père. Mon père avait beau être son père, c’était un étranger dans la nuit. Il ne savait rien des vraies pensées de mon père, de ses rêves, de ses désirs, de ses sentiments. » p.252
Péter E. a écrit ces lignes avant qu’il ne découvre le secret de son propre père. Ayant l’occasion de consulter le dossier de son père il révèle que celui-ci était un agent de la police secrète du régime communiste.
Que faire de ce terrible mensonge qui laisse dévasté le fils de ce traître de père ?

Pour retrouver le sens de la vie et ne pas sombrer dans le désespoir, il va écrire Revu et corrigé. Dans ce livre, le ton est moins léger. L’auteur fréquente les archives, consigne les extraits du rapport à l’encre rouge et les complète de ses réflexions personnelles et autres souvenirs d’enfance. On découvre alors l’ambiance sombre en Europe de l’est à l’époque où le régime imposait une chape de surveillance où l’on devait se méfier de tous.
Lorsque Péter Esterhazy s’est rendu aux archives pour savoir s’il avait été surveillé, il était tranquille, le sujet n’avait pas une grande importance et son chef d’œuvre Harmonia  cælestis dont l’écriture avait duré dix ans, venait d’être achevé. On lui remet les dossiers, il tombe de haut en découvrant que son père était un indic. A-t-il fait une erreur fatale en lisant ces rapports qui auraient dû rester secrets ?  
Certainement car on ne se relève pas d’une telle honte, d’un tel mensonge qui entache la légende paternelle.

Péter Esterhazy vient de décéder,
le 14 juillet 2016.

Pour écrire cet hommage, je reprends ces deux livres si lourds, 1000 pages à eux deux, j’en avais lu chacun la moitié. Je suis happée par la force littéraire de ce chef-d’œuvre, envahie par l’émotion que je n’avais pas ressentie de façon si intense à la première lecture
Voilà des pages qui pourraient inciter à décoller de la banalité de nos généalogies pour leur donner la puissance de l’épopée.

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