2018-02-15

Le 1er janvier 1918


« On n’ose même plus se souhaiter une bonne année »

Il a été bien triste le déjeuner du 1er janvier 1918 chez Bonne maman. 
Comme à l’accoutumée Madeleine Henry avait réuni sa famille au n°1 de la rue des Augustins, mais cette année les conversations étaient laborieuses.


Pour faire diversion on regardait ses arrières-petits-enfants très jeunes qui animaient la réunion : Marie L. était venue avec Jean et Anne, et Madeleine avec ses quatre enfants, François le dernier ayant à peine trois ans.
Madeleine, la sœur de Marie est veuve depuis deux mois.
Il fallait éviter les sujets tristes pour épargner Madeleine « Je voyais de temps en temps ses yeux se remplir de larmes » écrit Marie à André. Ce dernier n’a pas eu de permission depuis plusieurs semaines, il a passé Noël dans son ambulance où les blessés sont nombreux.

Le deuil est récent et pour chacun l’émotion est difficilement contenue.
William Jeannerod, lieutenant au 3eme Bataillon de chasseurs, est mort pour la France, tué à l’ennemi d’une balle dans la tête, le 30/10/1917 à Vieux-Thann, il avait 36 ans.


Marie ne peut chasser de son esprit la terrible journée de l’enterrement, où elle avait soutenu sa sœur Madeleine qui s’est montrée « très courageuse et très résignée. »
Les obsèques de William : « c’était bien horriblement triste et cet uniforme d’alpin sur ce catafalque recouvert du drapeau tricolore était terriblement saisissant ». « Madeleine avait voulu assister à cette messe et a disparu seulement avant l’énorme défilé qui était considérable à cause des clients et des amis de papa »

Le 23/11/1917, Marie a rencontré par hasard un chasseur alpin qui connait son beau-frère.

« Regarde ces hasards de l’existence. C’est à ne pas le croire ! […] Je vois un chasseur alpin qui me tend le papier ; comme ça vous fait toujours maintenant une émotion de voir cet uniforme. Je n’ai pas pu m’empêcher de le questionner un peu et lui demande où il va retourner et s’ils sont bien mal dans sa région ? Il me dit qu’il retourne dans la vallée de Thann et qu’on y craint comme partout car les Boches y envoient pas mal de balles et il ajoute qu’un lieutenant, son lieutenant vient justement d’être tué et laisse 4 enfants ; tu comprends que ça m’a donné une émotion … 
Ce lieutenant était William et cet homme était un de ses hommes qui s’occupait tous les jours des mitrailleuses avec lui ; avoue que c’est inouï ! » …


Le docteur Leclerc, a eu connaissance des détails sur la mort tragique de son gendre et l’on peut penser à la colère de sa fille Madeleine entendant cela :
Car « il résulte chose horrible qu’il y a bien eu tout de même une légère part d’imprudence de la part de William » 
 « Il parait bien que la zone très dangereuse, où il allait voir ses mitrailleurs n’était guère pratiquée que la nuit ou enfin le soir plutôt ; or William s’était mis en route la matin, comptant sur l’épais brouillard et voulant aller voir quelque chose qui n’allait pas, et qu’on lui avait signalé, d’après ce qu’on croit ; c’est le brouillard en se dissipant tout à coup qui a du causer sa mort, et il semble bien qu’il ait été visé d’après ces derniers détails ; il a été trouvé vers 3 ou 4 heures entre 2 réseaux de fils de fer barbelés dans un endroit très dangereux, et on dit que la balle ayant traversé la tête dans toute sa longueur  (elle est ressortie par le bas de la joue ) la mort a certainement été immédiate ; je voudrais tant que ça soit vrai ! ou sans cela quelle a du être son agonie, pauvre William ! »


Au début de la guerre, Marie était envieuse de sa sœur aînée qui avait la chance d’avoir son mari proche et souvent en permission lors de sa formation. 
Mais ensuite elle a compris le danger :
 « William a été nommé lieutenant, je ne sais pas bien pour quel fait de guerre mais enfin c’est un fait certain que sa nomination ; Madeleine est très fière de ça, moi je pense que c’est sans doute la pénurie d’officiers qui est cause de ce changement et j’ai bien peur, sans le dire naturellement, qu’il ne craigne davantage encore » 
L’inquiétude exprimée dans les lettres était prémonitoire :
« William est, d’après ce qu’il écrit, plus en danger que jamais, à un nombre incalculable de mètres sous terre et absolument à 2 jours des Boches, paraît-il, c’est affreux à penser » 


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8 commentaires:

  1. Tous ces articles où tu nous racontes la vie à Lyon, à travers toutes ces lettres, ces souvenirs de première main, sont poignants ... Pauvre William, pauvre Madeleine . Encore une fois, bravo et merci pour tous ces partages

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  2. A chacun de tes articles, je suis stupéfait de la précision avec laquelle tu nous relate la vie à Lyon pendant la première guerre mondiale. C'est une belle chose que d'avoir des lettres, mais c'est une autre de leur donner vie. Bravo et merci à toi pour tes articles !
    Sébastien

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  3. Quelle émotion et quel triste destin pour Madeleine et William. Merci pour ce récit.

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  4. Quel trésor que toutes ces lettres ! Merci de nous les faire partager.

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  5. Toujours du plaisir avec tes récits donnant une nouvelle vie à toutes ces correspondances.

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    1. Tu rends très bien cete atmosphère pesante des repas de famille dans ces heures graves, avec ses inévitables arrière pensées, pourquoi moi ? Pourquoi pas elle ?... ,

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  6. C'est bien qu'ils vous intéressent ces billets sur la correspondance 1914-18 de Marie.
    Vous êtes vraiment sympas de me le dire ici.

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  7. Serait-ce Blogger qui nous fait des blagues ? Pourquoi mon commentaire apparaît ici en réponse à celui de @FannyNesida ? Et bizarrement, au même moment, une amie me signalait qu'on ne pouvait plus commenter "chez moi". Bizarre, tout ça :(

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