2018-05-19

Le journal intime de Marie


- Sois tranquille petite Marie, je ne révélerai pas les secrets de ton journal intime.
Je suis émue en lisant les récits de la fillette que tu étais, au tournant des XIX et XXème siècles.


Au mois de mai, j’ai un nouveau #RDVAncestral avec Marie que j’ai rencontrée à maintes reprises à travers sa correspondance écrite entre 1914-1918. 
En 1905, Marie est alors une jeune fille de 15 ans, elle vit à Lyon.

Marie, 9 mai 1905 _ (Les phrases en italique sont écrites dans ces pages)

- Vous avez trouvé mon journal ? Vous l’avez lu ? s’exclame Marie avec une colère difficilement contenue. 

- Rassure-toi, avec le recul d’un siècle, la plupart des soucis qui t’occupaient sont estompés et paraissent bien moins graves qu’au regard des adultes qui t’entouraient alors.
- Pour rien au monde je ne voudrais qu’on le lise mon journal. Non pour rien au monde c’est là que j’ai semé au hasard, mes joies mes chagrins, mes impressions d’enfant, c’est quelque chose de trop intime ce n’est que pour moi seule.
- Oui, mais ce journal a été soigneusement conservé par tes enfants et tes petits enfants dans le tiroir bleu.
 - Si je savais qu’on veuille me le prendre, bien vite je le brûlerais.
- Surtout n’en fait rien, ces cahiers sont trop précieux pour nous aujourd’hui.

Les 10 cahiers de Marie L.

- A quoi sert un journal ? pensais-je.  A me faire perdre du temps voilà tout… encore si c’était utile à quelqu’un !
- En te lisant, Marie, j’apprends tant de choses qui me paraissent insolites. Cela me permet de comprendre le mode de vie de nos familles ; cent ans plus tard notre vie quotidienne est tellement différente. Je lis des passages de tes écrits à ma fille qui éclate de rire en découvrant tes soucis de jeune fille. Ils sont semblables aux siens, mais vos façons de réagir sont tellement différentes. Par exemple lors que tu prépares ton brevet, l’enjeu est pour toi bien plus léger que celui d’une adolescente d’aujourd’hui.

- A quoi cela sert-il après tout ce brevet, on n’est pas plus savant quand on l’a obtenu qu’avant et comme Dieu merci j’espère n’avoir jamais besoin d’enseigner il n’est pas nécessaire que je me fasse tant de mauvais sang pour mon brevet, du reste il me semble qu’un échec est une chose de bien minime importance. 
- A notre époque, vois-tu, les jeunes filles mettent un point d’honneur à réussir avec de meilleurs résultats que les garçons de leur classe, en effet depuis 1968, les écoles sont mixtes et les filles se préparent à étudier de nombreuses années pour exercer les professions qui leur plaisent.

- Elles ne veulent pas se marier mes arrières petites filles ?

- Elles veulent choisir leur vie elles-mêmes, sans précipitation. Tu racontes que Madeleine s’est décidée en deux jours pour accepter d’épouser, deux mois plus tard, le fiancé proposé par vos parents ?

- J’en ai été étonnée moi-même. Lorsque ce sera mon tour, je prendrai le temps de réfléchir pour décider si je suis capable d’aimer mon futur mari.

- Je sais, Marie, que tu seras heureuse avec André ; l’époux qui va partager ta vie est excellent. (A peine lui ai-je confié cela que je le regrette, il ne faut pas dévoiler l’avenir ainsi…)

-  J’ai toujours aimé tellement les enfants, la famille, j’ai toujours eu tant besoin d’affection que je ne vois pas d’autre voie pour moi que celle du mariage. 

- Ce serait dommage que tu cesses d’écrire dans tes cahiers après le mariage. Ou pire, que tu les détruises pour tourner la page de ta vie de jeune fille.

Et cependant après avoir réfléchi mon avis a changé il m’est soudain venu à l’idée que plus tard lorsque je serais vieille, très vieille, j’aimerai à revoir les souvenirs de ma jeunesse. Je me suis dit aussi que mon journal m’aiderait peut-être aussi à devenir meilleure ; en feuilletant mes cahiers je pourrai constater mes progrès ou mes défaillances, cela m’aidera. 

Marie L.

Marie Leclerc a huit ans lorsqu’elle commence son journal en 1897. Elle est dans sa vingtième année, en 1910, lorsqu’elle ferme le cahier numéro dix. Il est possible qu’un ultime cahier en cours n’ait pas été conservé, puisque la jeune fille va épouser André  le 24 janvier 1911.
Les filles tenaient alors un journal qu’elles abandonnaient lorsqu’elles se mariaient.

L’écriture est parfaite, très lisible, il n’y a aucune faute d’orthographe et pas de ratures ni de taches d’encre. Pas de ligne perdue, les cahiers sont écrits de la première ligne du premier cahier jusqu'à la dernière ligne du cahier n°10.
L’absence de ponctuation, la rareté des points et des virgules souvent à contre emploi, apparaissent déroutantes ; cela restera une caractéristique de l’écriture de Marie, les normes de l’époque n’étaient pas si rigoureuses.

J’avais prévu de survoler rapidement ces cahiers d’enfant, mais la lecture s’est avérée captivante, alors j’ai numérisé l’intégralité pour conserver ce document précieux.

Les billets concernant Marie se retrouvent sous le libellé 


2018-05-05

Marius pendant la Grande Guerre

J’ai voulu créer un axe chronologique pour retracer sur un schéma les événements vécus par mon grand-père en 1914-18.
XMind, le logiciel de mindmapping permet de disposer dates, textes et images sur une ligne de temps.

J’ai suivi ce tutoriel où tout est parfaitement expliqué :

Il est possible de créer une ligne horizontale ou verticale, cette dernière paraît plus adéquate pour figurer sur un blog. On peut l’exporter en image au format Jpeg.
L’image ci-dessous n’est pas assez grande pour être lisible, mais il est possible de cliquer pour la faire apparaître dans une autre fenêtre.

Dans la version gratuite il n’est proposé qu’un export image, la version pro offre d’autres fonctionnalités : comme celle d' intégrer des hyper liens.
Voici le résultat rapide, il est certainement possible d’améliorer la présentation, mais pour cette fois-ci j’avais envie d’efficacité sans complication. Je suis consciente qu’il faudrait améliorer les couleurs que j’ai ajoutées rapidement pour habiller le tableau. Je n’ai pas trop essayé de déplacer les cases qui mériteraient d’être positionnées mieux.
En réponse à quelques lecteurs j’assume les imperfections de cette carte heuristique. J’ai voulu vous montrer qu’elle peut être réalisée en quelques minutes sans avoir beaucoup pratiqué XMind. 




Le carnet de guerre de mon grand-père a fait l’objet de deux billets :
Dardanelles
Marius m’a inspiré le dernier #RDVAncestral, à Marseille un rendez-vous au cimetière Saint-Pierre 

2018-04-21

A Marseille, un rendez-vous au cimetière Saint-Pierre


Depuis la fenêtre, on peut voir un vaste espace vert qui s’étend dans le 5e arrondissement de Marseille. Je suppose que nos ancêtres reposent dans le cimetière Saint-Pierre, ouvert en 1863, dis-je à mon fils, attentif à cette information, alors que je lui montre notre arbre marseillais. Cependant, il ajoute qu’il n’est pas disponible pour m’accompagner.
Pas de souci, je demanderai à Marius, tu sais que je suis capable de me projeter dans son époque. Allez ... je remonte le temps pour revoir mon aïeul, cent deux ans auparavant.
J’envoie un message #RDVAncestral à mon grand-père car j’aimerais qu’il me dise où se trouvent les tombes familiales.

Mais en 1916, Marius est occupé loin de Marseille, puisqu’il se trouve dans les Dardanelles sur le front d’Orient.
« Essaye de rencontrer mon frère Joseph, ma petite fille » me conseille-t-il.
« Ok je connais son adresse, rue Terrusse, ce n’est pas trop loin d’ici.»

Cimetière St-Pierre, Marseille

Me voici donc à l’entrée du cimetière à attendre l’oncle Joseph avec qui j’ai rendez-vous.
Viendra-t-il ? Dans la famille, on ne parle guère de lui, il a eu une vie mouvementée dont j’ai découvert les actes aux Archives de Marseille. Il s’est séparé de Clémentine, sa première épouse, et il va se marier avec la seconde avant la fin de l’année 1916
Déçue de l’absence de Joseph, j’envoie un message à Marius :
« Bon il semble que ton frère ne se présente pas ici. Je vais demander l’aide des personnes à l’accueil. »
Dans le bureau, l’employée se montre patiente sachant que je viens de loin, elle prend le temps m’aider. Elle m’explique qu’il faut connaître l’identité du premier fondateur, celui qui a demandé la tombe.
Bruno Bancala est mort lorsque Marius avait douze ans, son nom est inconnu ici. Où peut-il être inhumé ?

Marius est difficilement joignable, il me dit que les soldats partent en manœuvre et qu’il n’a plus le temps de me répondre. Il me suggère de chercher du côté de son grand-père Toussaint Nicolas.

Effectivement, dans ce cimetière se trouve une concession pour la famille Nicolas, sans précision du prénom. La tombe 63 se trouve carré 16 - 10ème rang, intérieur Est. C’est comme un jeu de piste, je vais y aller, mais je ne suis pas sûre qu’il s’agisse de mes ancêtres, Nicolas est un patronyme très commun. J’espère une plaque dont la gravure ne serait pas trop effacée pour lire les dates et les prénoms.

Les allées du cimetière sont désertes à cette heure matinale, un chat se promène, il est chez lui.



Je trouve moi aussi la promenade agréable, je suis plongée dans mes pensées et j’aimerais avoir plus de données vérifiées.

Il y a quelque chose que je viens d’apprendre via les datas des cimetières de Marseille, je ne suis pas très contente de vous le dire,  j’hésite mais je vous dois la vérité dans ce billet.

Toussaint Nicolas, le grand-père de mon grand-père est mort le 15 avril 1864 chez lui, son appartement au n°13 rue Desaix n’est pas très loin des docks. Il était cordier à une époque où les bateaux nécessitaient une confiance absolue dans leurs cordages, son métier jouissait d’une reconnaissance.  Il avait soixante ans.

Ah voilà un appel de Marius qui me demande où j’en suis.

Et bien Marius, ton grand-père … il a été inhumé, tu sais où ?... Dans la fosse commune à St-Charles. Oui ! Sur l’emplacement de l’actuelle gare St-Charles se trouvait alors un cimetière, créé en 1820 et définitivement fermé en 1876. Les sépultures ont ensuite été transférées au cimetière St-Pierre. Sais-tu si à cette époque la famille a investi une concession dans le nouveau cimetière ?

La tombe 63 se trouve carré 16 - 10ème rang, intérieur Est

Voilà j’approche de la tombe Nicolas. Un arbre recouvre absolument tout l’espace, la plaque est brisée, illisible, la végétation a tout envahi. 

Que pouvais-je espérer d’autre que cette énigme ?
Mes arrière-grands-parents se trouvent-ils là ?

Je sais que je n’aurai peut-être plus l’occasion de me promener dans cette magnifique nécropole, alors je m’étourdis de sensations méditerranéennes, la chaleur du soleil printanier, l’odeur des pins, la solennité du lieu, la tristesse de ces vies éteintes, la déception et aussi le bonheur d’être étrangère mais vivante dans ce lieu tellement marseillais.
Je regrette de n'avoir plus le temps de m'attarder dans ce lieu . 
Je dois rentrer pour prendre le train à St-Charles, vite, mon fils m’attend. 


2018-04-09

La grande boucle ou le trajet d’une carte postale centenaire


Le #généathème de ce mois me donne l’occasion de publier cette carte postale
et d’essayer de comprendre la grande boucle qu’elle a parcourue depuis 1915.



Elle m’a été envoyée par une très vieille et lointaine cousine.
Ces mots l’accompagnaient
« Quelle coïncidence ! … Nos pensées se rejoignent puisque j’allais vous écrire et vous envoyer cette carte postale trouvée au fond d’un tiroir et qui doit représenter votre quartier… D’après l’écrit, elle est centenaire et je suppose qu’elle était destinée à une connaissance de pays ou de l’armée à cette époque. »

Il se trouve que le paysage de Lyon m’est familier. Il a très peu changé depuis cent ans et l’on peut reconnaître chaque immeuble le long du quai de Saône. La photo a été prise depuis le pont de Serin. Le trafic des bateaux sur la Saône était plus important, l’un est arrêté sur le port de la Chana, deux autres remontent la rivière. La colline de Fourvière est restée aussi verte que sur cette vue colorisée.

Qui a envoyé cette carte ?
Nous ne le savons pas, le scripteur n’a pas signé.
La date est mentionnée « le 9/12/1915 à St-Genis-Laval »,
mais peut-être ce soldat l’a envoyée plus tard, alors qu’il était déjà loin de Lyon,
« Je suis parti au front » dit-il plus loin, ajoutant qu’il veut visiter Troyes : « Dimanche 12 décembre je pense allé à trois [sic] »

A qui était-elle destinée ?
Il s’adresse à un « Cher Ami » et termine par cette formule :
« En attendant de tes nouvelles reçois cher Ami une cordiale poignée de mains »
Le A majuscule témoigne d’une grande amitié entre ces deux hommes. C’est remarquable car il omet d’en mettre aux noms de villes.

Vers quoi court-elle cette écriture fine et légère ?

Cette carte postale a été mise sous enveloppe qui n’a hélas pas été jugée digne d’être conservée, elle aurait indiqué le nom du destinataire.
Le scripteur, comme la plupart des soldats au front, n’avait pas d’encre, il a utilisé un crayon papier léger. Il a rempli d’une écriture fine et serrée les deux colonnes de la carte sans laisser de marges, il a ensuite utilisé l’espace au-dessus pour les salutations.
Les barres des T rayent, griffent et s’envolent vers le haut.

J’ai dit hâtivement que l’auteur n’avait pas signé, mais en lisant attentivement l’avant-dernière ligne, celle qui est placée tout en haut de la carte, on découvre : ton copain Auguste Rous ? La signature étant dans le corps du texte.

clic pour agrandir, si vous voulez m'aider à mieux lire ...


Cher Ami.
J’ai reçu avec plaisir de tes nouvelles il y a deux ou trois jours. Je vois que tu ait toujours en très bonne santé. Seulement sur ta carte tu ne me dis pas si tu as reçu la carte que je t’ais envoye de lyon. Je vais t’annoncer que je ne suis plus à Lyon. Je suis parti au front car il y a un auxilliaire qui m’as remplacé pour travailler. Enfin je fais la manœuvre
Nous ne sommes pas très mal, d’ailleurs il ne fais pas froid encore. Dimanche 12 décembre je pense allé à trois alors j’en profiterai pour allé voir les sujets de tes reçu de ces nouvelles arivé que celle de Lieffait.
Tu m’écriras dès que tu auras reçu ma carte car ? ta carte datée du 18 novembre.
En attendant de tes nouvelles reçois cher Ami une cordiale poignée de mains. ton copain Auguste Rous 
Envoie moi une vue du pays où tu est, si tu trouves


J’ai fait de mon mieux pour comprendre le sens de ce message, sans garantir des erreurs d’interprétation. Si les lecteurs de ce billet veulent faire des suggestions, cela m’intéresse.  

Que nous apprend cette lettre ?
Peu de choses finalement. Pour l’heure, les hommes sont tous deux en bonne santé. Ce qui est rassurant !
Comme souvent dans les correspondances, et plus encore en temps de guerre lorsque l’acheminement des courriers est fluctuant, les sujets majeurs sont la demande de nouvelles, la réception et l’envoi des cartes. Ce qui peut apparaître décevant au lecteur contemporain faisait partie des usages et des demandes dans les missives de cette époque. C’est l’échange basique que l’on connait : ça va ? t’es où ? écris-moi !

Est-il mort à la Grande Guerre ?
Dans la liste des Morts pour la France, j’ai cherché, en souhaitant ne pas le trouver, cet Auguste Roux. Il y a 42 homonymes, aucun n’est natif de l’Ardèche. Ma cousine ardéchoise suppose que c’était une « connaissance du pays » d’un parent de sa famille.
Alors ce poilu ne serait pas mort au combat ?

100 ans plus tard, le voyage de la carte
Il serait bien étonné, Auguste Rous, si je lui disais que cette carte postale est finalement arrivée justement à l’endroit où la photo a été prise.
Peut-être ce soldat l’a-t-il achetée lors d’une permission à Lyon où il serait monté à Fourvière. On sait qu’il souhaite précisement des vues des endroits traversés. Il a commencé à écrire à St-Genis-Laval où devait se trouver sa garnison. La carte est restée dans son sac jusqu’aux environs de Troyes. Elle a été expédiée dans un village de l’Ardèche, peut-être Pailharès, ou Saint-Bathélémy le Plain…
Pourquoi a-t-elle été conservée si longtemps ?
L’ami était cher, il a dû envoyer plusieurs cartes postales, puisque celle-ci est particulièrement belle  on l'a gardée …

Marguerite l’ayant trouvée dans son grenier, a su en prendre soin ; elle a eu la gentillesse de me l’envoyer. 

2018-03-26

Les restrictions pendant la Grande Guerre


La Grande Guerre dure beaucoup plus longtemps que prévu. Comment ne pas désespérer ?
Les épreuves s’ajoutent à l’inquiétude que l’on éprouve au sujet des hommes présents sur les lieux de bataille. La vie quotidienne devient de plus en plus difficile pour les familles. 
A Lyon, trouver les provisions est le souci permanent pour Marie comme pour les autres ménagères, d’autant plus que les prix augmentent et que la qualité baisse. 
Le marché du quai St-Antoine, qui était bien achalandé avant la guerre, apparaît piteux.

Marché quai St-Antoine, avant guerre

Les hommes sont partis au combat, les chevaux ont été réquisitionnés ; à la campagne les femmes essayent de les remplacer, mais la production agricole diminue. Comment assurer le transport des marchandises ?
A partir de 1915, Marie témoigne : « des difficulté à s’approvisionner en lait pour les enfants. Il n’y a plus ni automobiles, ni chevaux on ne trouve plus de laitière de campagne » Elle explique que c’est une « conséquence de la guerre de Serbie ». (le 20/10/1915)
Dans la lettre suivante, elle ajoute :
« Je ne sais plus que faire à manger à nos pauvres très petits, c’est une misère pour avoir une quantité suffisante d’un lait quelconque et les œufs qu’on paye 4 et 5 sous pièce sont très souvent de vraies saletés. » (22/10/15)

Le sel et le sucre sont des produits sans lesquels on ne peut cuisiner. Comment faire si les épiciers ne peuvent plus en vendre ?
« Je vais aller tout à l’heure chez Bresard pour essayer d’avoir du sucre : on refusait le sel ce matin chez les épiciers. Pepe dit que le magasin Dufier était rempli de cuisinières qui imploraient » (27/11/1916)

Le 7 mai 1917, Marie a vraiment besoin de sucre, elle prévoit de faire des confitures avec les fruits du jardin de St-Rambert.
C’est encore une chance, l’épicier a vendu 5 kg de sucre à Marie. Si elle avait eu la carte de rationnement, il ne lui en aurait pas cédé autant. Elle doit déposer la demande d‘un carnet de sucre pour cinq personnes, ce qui lui paraît bien insuffisant pour faire ses confitures cet été.

Carnet de Pain, Musée Gadagne , Lyon

Plus de pain « ils disent qu’ils n’ont pas assez de farine pour en donner davantage » (31/12/1917)

Les œufs, le beurre et le lait manquent. Les Lyonnaises doivent se résoudre à renoncer au beurre et accepter de cuisiner à l’huile.
 « Les œufs sont à peu près introuvables et coûtent 16 sous pièce pour le beurre il faut aller chez 6 marchands et nous nous en sommes passés faisant tout à l’huile comme dans le midi, pour le lait , après de supplications nous obtenons 3 demi litres, mais que sera ce lait  de quartier mélangé et probablement additionné d’eau ? » (21/12/1918)
Même lorsque la guerre est terminée, les boutiques sont vides. Marie ne trouve plus de pâtes : « ni nouilles, ni vermicelle, ni macaronis que veux-tu qu’on fasse avec les enfants ?» (17/12/1919)

La jeune femme nous a expliqué son souci récurrent, dès que le froid revient, pour se procurer du charbon.
Il est difficile d’imaginer comment nous aurions fait à sa place pour supporter toutes ces privations.



Pour retrouver la série des billets qui racontent Marie pendant la Grande Guerre voir les articles précédents.

2018-03-17

Joséphine au cœur usé


En 1915, Marie me sert de guide pour aller à la rencontre de nos ancêtres. J’apprécie qu’elle m’accompagne lors du RDVAncestral, comme celui-ci où je n’oserais me rendre seule.
Ce vendredi 2 avril 1915, nous sommes allés faire une visite à Joséphine. Elle repose chez sa fille Thérèse, au n°6 rue du Plat.
Il est un peu tard pour faire sa connaissance, car l’aïeule ne respire plus, son cœur usé s’est arrêté de battre ce matin à 8h.


L’appartement est envahi par les visites de condoléances, ses quatre filles et sa mère s’affairent pour recevoir la famille et les amis qui viennent rendre un dernier hommage à Joséphine gisant sur son lit entouré de fleurs.
Je préfère rester discrète, il me semble que ce n’est pas le moment de me présenter. Je laisse notre cousine jouer son rôle puisqu’elle représente André,  parti à la Grande Guerre depuis neuf mois, il n’a pas encore eu de permission pour venir à Lyon.
Sur le chemin du retour, je peux parler librement avec Marie ainsi qu’elle le fait avec André au travers de sa correspondance.  La jeune femme m’explique qu’elle ne connaissait guère la défunte. C’était une cousine, issue de germain, de son époux.
Marie assure vaillamment les visites de condoléances, de plus en plus fréquentes en cette époque. Ces rituels s’imposent pour consolider les relations familiales lors d’un décès. Sur le faire-part prend place la famille élargie, sans oublier les branches lointaines. Marie explique que leur nom sera inscrit parmi celui de tous les cousins.

Joséphine Falcouz est l’aïeule de mes enfants à la 5ème génération (sosa 23). Elle est décédée à 56 ans.
Elle apparaît comme une vieille dame à sa jeune cousine, ce que ne dément pas cette photo.  Il faut dire que son air triste l’enlaidissait depuis longtemps

- Je crois que Joséphine était un peu plus jolie lorsqu’elle avait votre âge, chère Marie. Je pourrais vous montrer une photo datant de l’époque de son mariage avec Joseph Chartron. 


Une époque heureuse qui la rendait presque belle, dis-je en ouvrant la généalogie sur mon smartphone. 
Marie est curieuse de comprendre d’où provient cette photo stockée sur le cloud.
- Alors Joséphine est déjà au ciel dans les nuages ? Comme c’est rapide !  Marie s’étonne à peine et me rapporte ce que l’on dit à son sujet « Tu ne saurais croire ce que Joséphine gagne à être connue ; c’est une perfection ». 


-  Son mari est un bel homme, il a l’air si doux ! s’exclame Marie.
- Joseph était malade. La tante Zélia écrivait déjà le 22/03/1881 « Cette pauvre Joséphine qui à peine mariée ne vit plus que d’inquiétudes et de chagrins … »

- Vous connaissez donc la tante Zélia de Paris ?
- Zélia est une vieille amie dont j’ai lu les lettres dans vos archives. Je vous conseille de bien les conserver pour pouvoir les lire plus tard. ( Marie se doute-t-elle que je peux lire les siennes ? )

- J'apprécie lorsque Zélia nous donne des nouvelles de toute la famille. En décembre 1892, elle s’inquiétait :
« Avez-vous su que cette pauvre Joséphine avait failli perdre son petit garçon ? heureusement, il s’est remis, mais il parait qu’il avait été condamné par tous les médecins. Cette pauvre Joséphine a bien du souci et la première cause soit dit entre nous, est la mauvaise santé de son mari. (4/12/1892)
Le petit Jean Casimir souffrait d’une maladie de poitrine « qu’il tient de son père et sa grand-mère Chartron Mital qui en est morte. » (23/12/1892). Il s'éteint le 30 décembre à l’âge de cinq mois.

- Perdre un enfant ! j’espère que nous serons épargnés de cette douleur, s’effraye la jeune maman qui ignore ce que lui réserve l’avenir. 

- Joséphine porte une grande tristesse en elle, car six ans plus tard c’est Joseph qui décède après une longue maladie. Il avait les poumons fragiles comme sa mère qui l’a laissé orphelin à deux ans et demi.

« Pauvre Joseph, quelle bonne nature avait ce brave garçon. Si sa tête avait été aussi bien organisée que son cœur, c’était la perfection et elle est rare. La pauvre Joséphine a bien souffert avec lui, et elle souffrira plus encore de l’avoir perdu » compatit Zélia le 12/11/1898.
Je comprends qu‘elle puisse ajouter (le 18/02/1913) :
 « Joséphine dont le cœur paraît-il, est plus usé que celui d’un vieillard »

Marie est pressée de rentrer pour faire à André le récit de cette visite funèbre.
 « J'ai été voir hier la pauvre Joséphine qui avait un air presque heureux j'ai trouvé, sur son lit de mort ; j'ai embrassé ses filles et lundi j'irai à l'enterrement qu'on a repoussé à cause de Pâques ; je crois bien que Gabriel veut y aller aussi » (3 avril 1915)

2018-03-08

Un bébé en 1918

#RMNA 4

Marie et André désiraient avoir une famille nombreuse, leur troisième enfant aurait vu le jour plus tôt si leur projet n’avait pas été compliqué par la Grande Guerre.

Pierre aurait cent ans dans quelques jours, il est né le 25 mars 1918.

Pierre P. 

Était-ce une bonne époque pour donner vie à un enfant ?
Marie désespère de ne pouvoir mettre en route cette grossesse, elle consulte son médecin … Elle aimerait que les permissions d’André soient propices et se désole lorsque cela n’est pas le cas.

Cela nous étonne ce désir d’agrandir la famille puisque la vie est tellement difficile en ces temps de guerre, mais alors la société encourageait les naissances.

Les familles catholiques sont influencées par le prêche des curés. Le 13 janvier 1917, la jeune femme approuve le prédicateur tout en déplorant le contexte de cette injonction : « Il est revenu plusieurs fois à son thème favori : le nombre des enfants qui doit être aussi grand que possible et il appelle tout simplement « déserteurs » ceux qui n’ont point ou peu d’enfants. Il est bien difficile de lui obéir quand on est à Lyon et l’autre à Verdun »


La propagande politique est persuasive, pour affronter l’ennemi, il est indispensable de repeupler la France qui enterre chaque jour tant de jeunes gens tombés sur le front.
Aux soldats on accorde des permissions et on augmente les congés pour les naissances.
Comme beaucoup de femmes, Marie calcule, il ne faut pas négliger les avantages qu’elle sait rappeler à son époux le 11 décembre 1916.
 « Pour ces permissions dues aux enfants nés depuis la guerre, possibilité d’ajouter 3 jours aux 7 autres d’une prochaine permission »

Fécondité
Chacun d’eux est issu d’une famille de huit enfants. Il faut noter que les générations précédant leurs parents ne se montraient pas aussi fertiles, ce regain de natalité dans leur milieu socio-économique date de la seconde moitié du XIXème siècle. Il est intéressant d’analyser le cas des 101 couples de cette généalogie. Mon logiciel Généatique donne ce tableau statistique de fécondité, la hauteur indique le nombre d’enfants par couple selon l’année de mariage.

Cliquer pour agrandir les statistiques

Au début du XIXème siècle, ces familles-là ont entre un et trois enfants, voire quatre. La génération suivante est plus prolifique, le nombre augmente jusqu’à huit enfants. Et cette tendance se poursuit malgré les années de guerre.


Un bébé ?

Le titre que j’ai choisi pour ce billet est anachronique, jamais Marie, ni son entourage, n’utilisent le mot bébé pour parler de ses nouveau-nés, elle écrit le plus souvent  "le très petit", "le fils ", et " la fille " pour désigner Anne dont elle n’écrit jamais le prénom, usant éventuellement du diminutif "Mimi". Jean, "le bon gros fils ", est toujours " Jeannet " pour le différencier de Jean P. son oncle et parrain.

Le dernier-né, Pierre : " notre très petit fils ".
Pierre porte le prénom du frère d’André, celui qui est mort en août 1917, il a pu être choisi dès les premiers mois de la grossesse de Marie.

Élever les enfants
La jeune maman n’est pas isolée, elle est assistée par son entourage ; malgré cette aide, Marie accuse le choc de la naissance de son troisième enfant, c’est un surcroît de fatigue dont elle se plaint à son mari.
Elle reste au repos le premier mois après l’accouchement, puis la vie reprend son cours, le 24 avril 1918 elle se rend à l’église :
« J’ai fait hier mes relevailles à Ainay accompagnée de tante Claire ; voilà qui est accompli »
La semaine suivante, « J’ai sorti Pierrot pour la première fois » le 30 avril 1918
Marie sait que cela n’intéresse guère le père, mais le 6 mai elle ne peut s’empêcher de donner des détails concernant les soins que nous n’oserions plus infliger à un enfant de nos jours : « Lavement et huile de ricin. » 
Plus encore que pour les aînés, la jeune maman doit s’occuper de ce petit, elle assure les tétées « Je suis tout à fait réduite à l’esclavage ».
Le 20 août, Mimi a de la fièvre. Pierrot pleure, voilà que Marie est épuisée.
« Ma vie depuis cinq mois n’est certainement pas reposante et j’envie Juliette [sa belle-sœur] qui joue du piano en ce moment … »
Les soucis continuent, le 22 août, la chaleur est écrasante et les fièvres, diarrhées et autres maladies des petits persistent, elle doit s’occuper des malaises de la digestion et donner des purgations …

Le petit Pierre a une santé fragile, sa maman est souvent inquiète au sujet de ses petites maladies infantiles.
« Ca tousse, ça tousse » le 11 mars 1919, on craint la coqueluche qui ne manquera pas d’atteindre les enfants.

André doit trouver que sa femme se fait du souci pour des symptômes d’une grande banalité chez les jeunes enfants, (comme cela a été mon sentiment en lisant ces lettres).  Marie en a conscience, cependant elle relate régulièrement tout ce qui la préoccupe au sujet de la santé ceux qu’elle aime.

Toutes les mères savent que la vie est fragile

Le petit Pierre meurt le 8 août 1920 à l’âge de 29 mois.

2018-03-01

Les femmes et le charbon pendant la Grande Guerre


#RMNA 3

C’est le troisième hiver que Marie doit affronter seule, la vie quotidienne ne fait que se détériorer à Lyon.
Pour se chauffer et pour cuisiner, il est nécessaire de trouver du charbon qui se raréfie.

Marie disait (dans le précédent épisode du #RMNA) combien il faisait froid en 1918, mais dès 1915 elle a dû affronter ce problème, sans l’aide d’André depuis que son mari est sur le front. Ce sujet est souvent évoqué dans ses lettres
« Pour le charbon qui est une très grave et très ennuyeuse question, crois bien que j’en suis très préoccupée [… ] Ce qu’il y a de sûr, c’est que le charbon atteint des prix énormes […] je ne sais pas du tout comment je ferai et j’aurais dû faire une provision en mai dernier » 28/07/1915

Au début de la guerre, il était encore possible de s’en faire livrer moyennant une somme importante qui grevait le budget, alors toutes les familles ne peuvent pas se le permettre.
 « On dit que les misères sont effrayantes cette année avec le prix excessif du charbon et du reste. » 24/11/1915



En 1916, il reste encore des stocks de coke, mais il est de plus en plus difficile d’en obtenir.
« Ce n’est pas le charbon qui manque, du moins encore pour le moment, mais les hommes et les chevaux pour les transports ». « J’avais été chez 3 charbonniers de notre quartier qui ne servent que leurs clients. Finalement la belle-sœur d’Agathe a promis de m’en faire envoyer » 13/11/1916

Marie frappe à toutes les boutiques de Lyon, partout il y a pénurie.

 « Cette pauvre femme Perrier n’a pas encore reçu le waggon qu’elle attendait » 28/12/1916
« C’est une femme de la rue du Plat qui a eu la complaisance de m’en envoyer. Elle m’a apporté 100 kgs de boulets (ce qui est une faveur insigne) et 100 kg d’anthracite à 14 frs les 100 kg ce qui n’est pas bon marché » 8 /01/1917
Marie va rapidement regretter cet achat : « Ce qui manque à tout le monde surtout ce sont les boulets, et malheureusement il n’y a que ça qui va bien dans notre poêle, cet anthracite que j’ai payé un prix fou cette dernière fois chauffe à peine et ne prend pas le matin la moitié du temps. » 13/01/1917

Ce sont les femmes, telle la belle-sœur d’Agathe, qui gèrent les entrepôts en l’absence de leurs époux. Marie confie son inquiétude pour le frère d’Agathe, « le grand charbonnier » « Je tremble bien maintenant pour ce brave homme de charbonnier son frère, il est en pleine Alsace et va pour ravitailler du front à un endroit quelconque, il paraît qu’il va souvent sur le champ de bataille, sa pauvre femme est venue l’autre jour pour pleurer ici, elle continue seule ce commerce de charbon. ». « Il n’a pas tort de se faire du mauvais sang  de sa femme, le pauvre homme ; elle a maigri étonnement, et c’est une pitié que cette femme soit obligée de remplir elle-même tous les sacs de charbon, en plus de tous les soucis de ses arrivages qui n’arrivent pas . Elle m’avait bien promis des boulets mais n’a pas pu encore m’en envoyer, n’en ayant point reçu ; je mendie un peu de charbon de coté et d’autre ; la plupart du temps on me refuse, souvent on me promet, pour se débarrasser de moi je pense »

A la fin du mois de janvier, « il y a 14 degrés de froid »
« La belle sœur d’Agathe a fermé son magasin de charbon n’en ayant plus »

En février, cela continue par grand froid -15°, il y a plus de charbon. La foule attend la livraison devant le charbonnier et la police surveille pour qu’il n’y ait pas de bagarre, le 3/02/1917.

Vente de charbon à l'Opéra en 1917 [Paris]

Le concierge a dépanné Marie en apportant 50 kg de charbon. Quelques jours plus tard « tous les magasins de charbon se ferment, il fait encore -12 en dessous. »

En automne 1917, Marie va investir dans des poêles à bois, il est un peu moins difficile de trouver du bois lorsqu’on maintient des contacts à la campagne et que l’on a l'opportunité s’en faire livrer.

La jeune femme devient une maîtresse de maison compétente pour gérer le combustible.
« J’ai fait des confitures tous ces temps derniers et je me suis rendue compte qu’il fallait exactement 1/3 de plus de coke dans un fourneau que de charbon ; ça plante et ça s’éteint constamment. » 22/07/1918

2018-02-21

Il fait si froid en 1917-1918 …


Il fait froid, il fait tellement froid durant ces années 1917-1918.

#RMNA 2
Ces terribles hivers font souffrir les soldats, mais aussi leurs familles. En plus de la guerre tout devient compliqué pour les femmes qui doivent gérer la vie quotidienne.

Marie décrit la situation en février 1917 qui fut un mois glacial à Lyon.
« La Saône est complètement gelée jusqu’à l’Île-Barbe  » (3/02)

La Saône gelée (au XXIe siècle )

Les dégâts du froid apparaissent jusque dans les maisons : point d’eau qui coule, point de gaz, les conduits ayant été gelés. (7/02/1917)
« Bien des gens sont morts de froid dans des logis non chauffés, des familles sont restées des jours entiers au lit pour ne pas souffrir du manque de feu. » (13/02/1917)
« Des waggons (sic) de pommes de terre ont gelé, on les vend 12 sous le kg» (15/02/1917)

Marie a découpé cet article du journal, elle va le glisser dans une lettre adressée à André.

1917, février

Dès le 30 novembre 1917, la jeune femme devient prévoyante, afin de ne pas renouveler l’expérience qui fut compliquée l’hiver précédent, par crainte de manquer de charbon, elle a saisi l’occasion de faire l’achat d’un poële (sic) à bois auprès d’une voisine.

« Bellecour est enseveli sous la neige. » (21/12/1917) Le premier jour de l’hiver annonce une saison aussi rigoureuse que l’an dernier.
Jeannet comme beaucoup d’enfants « a les doigts de pieds plein d’engelures. » « On en voit de son âge qui pleurent à sanglots à Bellecour et que leurs mères sont obligées de rentrer précipitamment »

Le 29 décembre, le thermomètre marque « 14° au-dessous »

« Ce froid épouvantable fait qu’on ne trouve plus rien mais rien à acheter, plus de marché et plus de légumes par conséquent. Le laitier ne vient plus et le peu de lait qu’on vous donne par là est gelé »

Les ravages du froid continuent sans faire de trêve, le 31 décembre, on ne trouve plus de pain « ils disent qu’ils n’ont pas assez de farine pour en donner davantage »
« Les gens sont malades de froid, d’engelure »


Le 13/01/1918, Marie donne des nouvelles d’Élisabeth qui est la sœur d’André.
Leur maison au Point-du Jour est glaciale. Élisabeth « raconte des choses inouïes, mais qui sont vraies malheureusement, la glace qui pend le long de leurs tapisseries, à l’intérieur de leur chambres dans lesquelles ils couchent à 3° au dessous : leur manque complet de pétrole qui les oblige à se coucher avec leur dernière bouchée sous peine de voir la lampe s’éteindre et d’être plongés dans l’obscurité. »

Marie sait qu’elle n’est pas la plus à plaindre parmi ceux qui souffrent à Lyon. 
Heureusement que son bébé est attendu pour le printemps, car comment faire avec un nouveau-né en cet hiver terrible.

Pour lire les épisodes du #RMNA  Raconte moi nos ancêtres :

2018-02-17

Les archives d’André


J’ai déposé une petite carte de visite chez Marie, car il y a longtemps que je travaille sur sa correspondance et j’ai besoin d’en parler avec elle, à l'occasion de ce #RDVAncestral.

Chère Marie
Ce petit mot pour vous demander si je pouvais vous rendre une petite visite pour parler de vos archives.
Puis-je vous rencontrer le samedi 17 février puisque c’est le jour du #RDVAncestral ?
Bien à vous,

Chez Marie et André

C’est Agathe qui ouvre lorsque je sonne à la porte de l’appartement, elle dit que Marie m’attend.
La maîtresse de maison pose le journal qu’elle lisait, les nouvelles sont inquiétantes :
« Le journal ce matin parle d’attaques allemandes à Nowevy. Je pense que ces combats doivent être bien à côté d‘André et de son ambulance et qu’ils vont leur donner bien de la besogne. Quelle canonnade il doit entendre. »

Une théière et deux tasses de porcelaine posées sur une table m’apparaissent de bon augure, Marie semble contente de m’accueillir.
Je suis heureuse de ce nouveau rendez-vous chez Marie, il me semble retrouver davantage qu'une cousine, une amie dont je connais l’intimité. Marie sait me mettre à l’aise et la conversation s'installe tout de suite en confiance. Après avoir demandé des nouvelles de la famille, j’aborde le sujet des archives.

Chère Marie, je suis ravie que votre petit-fils m’ait confié les boîtes contenant vos lettres, vos journaux intimes et des albums de photos de différentes périodes. Je suis venue aujourd'hui pour vous demander de bien vouloir nous pardonner ces incursions dans votre vie privée.


Avez déjà pu ouvrir les boîtes qui contiennent la correspondance conservée dans la maison de votre belle-mère ? Ces documents sont extrêmement importants pour mieux vous connaître tous ! Ils me donnent des nouvelles de nos ancêtres, de nos cousins. Je vous remercie de les garder avec soin.
Marie répond que c’est surtout André qui a tout rangé dans leur maison à la campagne. Il a suivi les conseils de sa mère qui s’occupait des recherches sur leur famille, et aussi ceux de son frère Gabriel, l’archiviste.

J’ai lu en détail toutes ces lettres ! En 2018, nous sommes vraiment intéressés par la correspondance envoyée à votre mari, cela décrit la vie quotidienne à Lyon pendant la Grande Guerre.
Marie s’enquiert de savoir si je travaille pour la censure militaire, car elle sait que les courriers peuvent être ouverts.
La guerre est finie, je la rassure en souriant. 
Quelle chance qu'aucune de vos lettres n'ait été perdue ! Savez-vous qu’il est précieux au XXIème siècle de posséder les missives envoyées par des femmes à leurs soldats, cette correspondance intégrale est bien plus rare que celle des poilus.


Oh ! avoue-t-elle, j’ai cru défaillir le jour où le facteur m’a apporté un paquet des lettres expédiées par André, sans un mot d’explication. Heureusement j’avais bien reconnu l’écriture de mon mari, ce qui était une preuve qu’il était vivant, mais sur le moment je n’ai pas compris qu’il me renvoie ces rédactions que j’écris pour le distraire de ses tristes occupations à l’hôpital.
J’essaye de lui expliquer que ce n’est pas un manque de considération, mais les soldats vivent dans une installation provisoire puisqu’ils se déplacent au gré des combats, ils préfèrent ne pas s’encombrer et risquer de perdre des choses personnelles.
La jeune épouse dit qu’elle les a classées, entourées d'un ruban de soie et mises sous clef. Faut-il en brûler ?
Oh, surtout pas ! m’exclamé-je spontanément.
Me rapprochant de la jeune femme, je pose une  main rassurante sur la sienne et j’ajoute que je connais les secrets qu’elle écrit en confidence, mais je ne les révélerai pas à n’importe qui.  

Pour nous qui vivons un siècle après vous, les incidents familiaux ne résonnent plus aussi vivement. Je sais que vous faites votre possible pour maintenir les bonnes relations avec chacun et que l’on vous apprécie pour cela au sein de la famille.

J’aurais une demande à faire à Marie, car je ne suis pas sûre qu'elle apprécierait de savoir que je raconte nos rendez-vous dans mon blog. Je ne sais comment lui expliquer cela, elle ne peut pas imaginer les médias de notre époque. 
C’était le but de ma visite, mais je vais repartir sans avoir osé aborder ce sujet.

2018-02-15

Le 1er janvier 1918


« On n’ose même plus se souhaiter une bonne année »

Il a été bien triste le déjeuner du 1er janvier 1918 chez Bonne maman. 
Comme à l’accoutumée Madeleine Henry avait réuni sa famille au n°1 de la rue des Augustins, mais cette année les conversations étaient laborieuses.


Pour faire diversion on regardait ses arrières-petits-enfants très jeunes qui animaient la réunion : Marie L. était venue avec Jean et Anne, et Madeleine avec ses quatre enfants, François le dernier ayant à peine trois ans.
Madeleine, la sœur de Marie est veuve depuis deux mois.
Il fallait éviter les sujets tristes pour épargner Madeleine « Je voyais de temps en temps ses yeux se remplir de larmes » écrit Marie à André. Ce dernier n’a pas eu de permission depuis plusieurs semaines, il a passé Noël dans son ambulance où les blessés sont nombreux.

Le deuil est récent et pour chacun l’émotion est difficilement contenue.
William Jeannerod, lieutenant au 3eme Bataillon de chasseurs, est mort pour la France, tué à l’ennemi d’une balle dans la tête, le 30/10/1917 à Vieux-Thann, il avait 36 ans.


Marie ne peut chasser de son esprit la terrible journée de l’enterrement, où elle avait soutenu sa sœur Madeleine qui s’est montrée « très courageuse et très résignée. »
Les obsèques de William : « c’était bien horriblement triste et cet uniforme d’alpin sur ce catafalque recouvert du drapeau tricolore était terriblement saisissant ». « Madeleine avait voulu assister à cette messe et a disparu seulement avant l’énorme défilé qui était considérable à cause des clients et des amis de papa »

Le 23/11/1917, Marie a rencontré par hasard un chasseur alpin qui connait son beau-frère.

« Regarde ces hasards de l’existence. C’est à ne pas le croire ! […] Je vois un chasseur alpin qui me tend le papier ; comme ça vous fait toujours maintenant une émotion de voir cet uniforme. Je n’ai pas pu m’empêcher de le questionner un peu et lui demande où il va retourner et s’ils sont bien mal dans sa région ? Il me dit qu’il retourne dans la vallée de Thann et qu’on y craint comme partout car les Boches y envoient pas mal de balles et il ajoute qu’un lieutenant, son lieutenant vient justement d’être tué et laisse 4 enfants ; tu comprends que ça m’a donné une émotion … 
Ce lieutenant était William et cet homme était un de ses hommes qui s’occupait tous les jours des mitrailleuses avec lui ; avoue que c’est inouï ! » …


Le docteur Leclerc, a eu connaissance des détails sur la mort tragique de son gendre et l’on peut penser à la colère de sa fille Madeleine entendant cela :
Car « il résulte chose horrible qu’il y a bien eu tout de même une légère part d’imprudence de la part de William » 
 « Il parait bien que la zone très dangereuse, où il allait voir ses mitrailleurs n’était guère pratiquée que la nuit ou enfin le soir plutôt ; or William s’était mis en route la matin, comptant sur l’épais brouillard et voulant aller voir quelque chose qui n’allait pas, et qu’on lui avait signalé, d’après ce qu’on croit ; c’est le brouillard en se dissipant tout à coup qui a du causer sa mort, et il semble bien qu’il ait été visé d’après ces derniers détails ; il a été trouvé vers 3 ou 4 heures entre 2 réseaux de fils de fer barbelés dans un endroit très dangereux, et on dit que la balle ayant traversé la tête dans toute sa longueur  (elle est ressortie par le bas de la joue ) la mort a certainement été immédiate ; je voudrais tant que ça soit vrai ! ou sans cela quelle a du être son agonie, pauvre William ! »


Au début de la guerre, Marie était envieuse de sa sœur aînée qui avait la chance d’avoir son mari proche et souvent en permission lors de sa formation. 
Mais ensuite elle a compris le danger :
 « William a été nommé lieutenant, je ne sais pas bien pour quel fait de guerre mais enfin c’est un fait certain que sa nomination ; Madeleine est très fière de ça, moi je pense que c’est sans doute la pénurie d’officiers qui est cause de ce changement et j’ai bien peur, sans le dire naturellement, qu’il ne craigne davantage encore » 
L’inquiétude exprimée dans les lettres était prémonitoire :
« William est, d’après ce qu’il écrit, plus en danger que jamais, à un nombre incalculable de mètres sous terre et absolument à 2 jours des Boches, paraît-il, c’est affreux à penser » 


Pour lire les épisodes du #RMNA  Raconte moi nos ancêtres :